S’Appartenir(e), Soirée d’ouverture du Festival du Jamais LU 20

Publié le Mis à jour le

Rencontre avec Emmanuelle Jimenez et Catherine Léger

Par Marco Fortier

Vendredi le 1er mai à 20 heures, au Théâtre aux Écuries, aura lieu la soirée d’ouverture  de la saison 2015 du Festival du Jamais LU. À l’affiche, la pièce S’appartenir(e) écrite par un collectif de huit auteures, réunies par Marcelle Dubois, directrice générale et artistique du Jamais LU, Brigitte Haentjens, directrice artistique du Théâtre français du Centre National des Arts à Ottawa, et Anne-Marie Olivier, directrice artistique du Théâtre du Trident à Québec. Le tout est mis en lecture par Catherine Vidal.

S’appartenir(e) est la toute dernière publication de la série Pièces publiée par la maison d’édition Atelier 10 et réunissant les auteures suivantes: Joséphine Bacon, Marjolaine Beauchamp, Véronique Côté, Rébecca Déraspe, Emmanuelle Jimenez,Catherine Léger et Anne-Marie Olivier. La ligne directrice du festival est reliée à l’appartenance, comme individu, communauté, société ou même culture. Pour cette soirée, la parole est donnée aux femmes, symbolisée par le « e » ajouté pour l’occasion au titre de la pièce.

J’ai eu la chance de m’entretenir avec deux des huit auteures et d’en apprendre davantage sur le processus d’écriture collective.

Emmanuelle Jimenez a plusieurs textes qui ont été joués sur diverses scènes du Québec, dont Du vent entre les dents (Théâtre d’Aujourd’hui – 2006), Un gorille à Broadway (Productions À tour de rôle – 2007), Rêvez, montagnes ! (Nouveau Théâtre Expérimental – 2009) et Le dénominateur commun (coécriture avec François Archambault, Théâtre Debout) lu pour la toute première fois au Festival du Jamais LU 2013 et monté à La Licorne en 2015.

Catherine Léger écrit surtout pour le cinéma et la télévision. Elle a coscénarisé le film La petite reine (2014) avec Sophie Lorain. Elle a aussi écrit des pièces telles que J’ai perdu mon mari (2014), Princesses (2011), Opium 37 (2008), et Voiture américaine (2006), texte pour lequel elle a gagné le prix Gratien Gélinas. Elle fait partie des 26 auteurs sélectionnés par Olivier Choinière pour l’écriture de la version 2014 de l’Abécédaire qui a aussi été publié dans la série Pièces.

MF : Tout d’abord, comment l’écriture est arrivée dans vos vies?

Emmanuelle Jimenez Source : Emmanuelle Jimenez Crédit photo : Andréanne Gauthier
Emmanuelle Jiménez
Crédit photo : Andréanne Gauthier

EJ : J’ai étudié en sciences politiques à l’Université de Montréal. Je cherchais à rencontrer des gens qui avaient envie de changer le monde. Malheureusement, je n’y ai pas trouvé les personnes engagées que j’aurais aimé rencontrer. J’ai apprécié mes deux années et je demeure très intéressée par l’actualité politique. 

Ensuite, j’ai été acceptée au Conservatoire d’art dramatique en interprétation. J’ai commencé comme comédienne mais je me suis très vite mise à l’écriture. Pour gagner ma vie, j’enseignais à des adolescentes du secondaire. Les œuvres au programme comportaient très peu de rôles intéressants pour les femmes et je  me suis un peu tannée de mettre des moustaches à mes élèves. J’ai décidé d’arrêter de chialer et d’écrire du théâtre sur mesure pour les groupes auxquels j’enseignais. Je me suis fait ainsi la main à la dramaturgie. Petit à petit, mon intérêt a grandi et, tout en demeurant comédienne, je consacre la plus grande part de mon temps à l’écriture de pièces pour grand public qui sont  produites professionnellement.

CL : Pour ma part, j’étais gamine lorsque j’ai commencé à écrire. Je ne sais pas pourquoi, c’est arrivé comme ça. À l’adolescence, j’ai écrit beaucoup de poésie, je rêvais de publier des romans. Malheureusement, je n’avais pas de discipline et j’ai trouvé dans le programme d’écriture dramatique à l’École Nationale de Théâtre cet encadrement dont j’avais besoin. Durant trois ans, j’ai suivi une formation intensive qui m’a permis d’acquérir la technique requise et avoir du souffle dans ma prose. C’est devenu mon métier. J’écris pour le théâtre, pour le cinéma et la télévision.

MF : Est-ce que le processus de création à huit auteures est bien différent qu’en solo?

CL : Ce n’est pas une création collective et chacune a écrit son texte. La difficulté d’écrire à plusieurs n’était pas présente dans ce projet. Savoir qu’on est huit à écrire sur un même thème, invite à aborder le sujet d’une manière originale, de trouver un angle différent pour s’assurer que le spectacle ne soit pas redondant. Chacune y est donc allée de façon très personnelle.

C’est extrêmement précieux cet espace-temps qu’elles nous ont accordé. Quand on écrit pour le cinéma et la télévision, on a rarement l’occasion de se pencher sur des sujets plus personnels. Elles ont créé un super momentum qui nous a habitées par la suite. La rencontre a été structurante, le groupe a réellement existé et chacune savait y trouver sa place.

EJ : Les trois instigatrices du projet, Marcelle, Brigitte et Anne-Marie, nous ont toutes réunies pour échanger sur notre façon de comprendre le thème. Nous sommes reparties la tête remplie d’idées, en ayant carte blanche. Nous disposions de quelques mois pour rédiger chacune un texte principal d’une dizaine de minutes et quelques plus petits textes qui pourraient être insérés dans le déroulement de la soirée.

Le travail d’aménagement des textes a été complété par Catherine Vidal, la metteure en scène et Marcelle Dubois. Elles ont colligé tous les récits et fait leurs choix. Le résultat est très éclectique : des prises de parole intimes, d’autres très engagées, de la poésie, des dialogues et des monologues.

MF : Le spectacle a déjà été présenté à Québec et Ottawa. Était-ce aussi sous la forme de lecture?

EJ : Oui c’est une lecture vivante, sans lutrin, avec une mise en espace et des projections sur écran. La scénographe Geneviève Lizotte, désirait aussi prendre la parole sur le thème S’appartenir(e) mais avec des images. La réaction a été au-delà de nos espérances.

Aussi, fait intéressant à noter : mis à part Éric Forget qui interprète le seul rôle masculin du spectacle, la distribution est entièrement assurée par les huit auteures.

MF  Comme ces pièces sont écrites et jouées presque uniquement par des femmes, est-ce que les hommes seront aussi interpelés par ce spectacle? 

EJ : Tout à fait. Dans mon cas, je me suis davantage intéressée au « e » dans S’appartenir(e). J’ai voulu faire un état des lieux de ce que je ressentais comme femme en 2015. La plupart des autres textes ne sont pas spécifiquement féministes. Les hommes ont un rôle important à jouer pour la cause des femmes.  

CL : Pour ma part, j’ai écrit un dialogue entre une femme et un homme. Elle est plus idéologique et lui plus terre-à-terre. J’aime les personnages féminins qui parlent de sexualité et disent des choses affreuses sans aucun scrupule, mais totalement en lien avec la réalité. Ce sont des choses que j’entends souvent dans la vie mais rarement dans la fiction. Ça me plaît beaucoup d’inverser les rôles en lui faisant jouer, à elle, la rebelle de droite et, à lui, une attitude plus ouverte, à gauche. 

MF : Emmanuelle, est-ce exact de ressentir de la rage, de la peur dans ton texte ainsi qu’un ardent désir de vivre heureuse malgré tout. 

EJ : Oui c’est bien ça. C’est un sujet que j’évite très souvent. Quoiqu’on en dise, c’est encore très délicat de parler de féminisme. C’est très risqué de se faire cataloguer comme étant radicale, frustrée. Les préjugés existent encore et pour moi, ce n’était pas du tout un thème facile à aborder. Je fais des allers-retours constants entre un désir de vivre dans la liberté et la haine qui existe contre les femmes qui me rattrape sans arrêt.  

MF : Et toi, Catherine, tu aimes donner des conseils comme tu le fais dans tes capsules humoristiques ?

Catherine Léger Source : Catherine Léger Crédit photo : Dominique Lafond
Catherine Léger
Crédit photo : Dominique Lafond

CL : C’est une formule que j’avais testée avec l’abécédaire et ça avait bien fonctionné. Dans les médias sociaux et dans les magazines féminins, on voit constamment apparaître des listes, plus souvent absurdes qu’autres choses, comme par exemple « 7 trucs pour envoyer votre homme au septième ciel ». Ça existe beaucoup dans la consommation rapide d’information. Je trouve ça lourd de voir comment on dit aux femmes comment gérer leur vie au féminin. J’ai choisi cette formule, en utilisant le second degré, pour aborder des sujets plus difficiles et avec humour. Quand j’arrive sur scène, il y a une musique à caractère très pop et je prends une attitude décontractée et faussement sympathique alors que je dis des choses horribles. 

MF : Merci et bon festival !

Vous pouvez voir S’appartenir(e) au Théâtre aux Écuries, le vendredi 1er mai à 20 heures. Les billets sont en vente ici.

Marco Fortier

Marco Fortier
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