Arts visuels

Dans la lentille de Benoit Aquin: exposition sur Lac-Mégantic au Musée des beaux-arts de Montréal

Publié le Mis à jour le

 Par Marco Fortier

Expo Aquin 2
Passage à niveau. Crédit : Benoit Aquin. Source : Musée des beaux-arts de Montréal

Nous nous souvenons tous des tragiques évènements qui se sont déroulés dans la nuit du 5 au 6 juillet 2013, lorsqu’un convoi ferroviaire sans conducteur, chargé de pétrole brut léger a déraillé et explosé au centre-ville de Lac-Mégantic. Il s’en est suivi un violent incendie qui a ravagé le cœur de la ville. Le bilan humain et environnemental est lourd : près de six millions de litres de pétrole déversés ont contaminé le sol et la rivière Chaudière. Les Méganticois pleurent quarante-sept des leurs et plusieurs jours sont nécessaires pour identifier tous les disparus. Les jours suivants, le monde entier a été témoin de cette tragédie, la plus grave du genre à survenir en Amérique du Nord.

Du  18 février au 24 mai 2015, le Musée des beaux-arts de Montréal présente Benoit Aquin : Mégantic photographié. L’exposition est composée de près de 40 photographies alignées horizontalement sur trois des murs, se chevauchant à la manière d’une fresque. Sur le 4e mur, une seule photo montre des débris tordus, calcinés et méconnaissables. Ces photos, il faut les regarder de près et de loin pour en saisir toute l’intensité. Suite à ma visite de l’exposition, l’artiste et photographe Benoit Aquin a généreusement accepté de m’accorder une entrevue.

Benoit Aquin, 2013.    Crédit : Sébastien Roy Source : Musée des beaux arts de Montréal
Benoit Aquin, 2013.
Crédit : Sébastien Roy
Source : Musée des beaux arts de Montréal

Né à Montréal en 1963, Benoit Aquin a étudié à la New England School of Photography de Boston. Depuis 2002, son travail est à la fois journalistique et artistique puisqu’il s’intéresse aux catastrophes naturelles et environnementales. Depuis, il a exposé ses œuvres portant sur de nombreux évènements qui ont tristement marqué le monde : en 2004, il s’est rendu en Indonésie pour réaliser une série de photos intitulées Tsunami; en 2005 il a voulu témoigner du réchauffement climatique du Grand Nord québécois; en 2007, il s’est intéressé à la crise alimentaire en Égypte; en 2008, il a gagné le Prix Pictet pour son exposition Chinese Dust Bowl; en 2010, il s’est aussi rendu en Haïti suite au tremblement de terre . À chaque fois, il en a résulté une série de photos autant saisissantes que marquantes.

Finalement, c’est en 2013 qu’il a décidé de plonger profondément dans la tragédie qui a secoué Lac-Mégantic et le Québec tout entier. Benoit Aquin est l’un des rares photographes ayant eu accès à la zone rouge de Lac-Mégantic et il s’y est rendu à plusieurs reprises suite aux évènements pour photographier les lieux. D’ailleurs, fait remarquable, The Gardian a identifié la photographie Zone d’exclusion(2), issue de cette exposition, comme l’une des quinze meilleures images des Rencontres d’Arles de 2014.

À mon avis, les photos de cette exposition appartiennent à trois catégories, que je qualifie ainsi : 1) les photos « Coups de poing » qui sont lourdes, sombres, choquantes. Elles nous remémorent l’intensité du drame et ravivent en nous les émotions de colère ressenties en 2013. Par la suite, celles que j’ai nommées « Coups de gueule » puisqu’elles me semblent plus descriptives que les précédentes. Toutes aussi percutantes, elles nous racontent l’éveil après la catastrophe, le constat des dégâts, le besoin de reconstruire… le chemin de fer. Finalement, les photos « Coups de cœur », celles qui expriment la beauté malgré le drame et l’espoir qui renaît.

Revêtement de polymère, extérieur fondu   Crédit : Benoit Aquin, de la série « Mégantic » 2013  Source : Musée des beaux-arts de Montréal
Revêtement de polymère, extérieur fondu
Crédit : Benoit Aquin.
Source : Musée des beaux-arts de Montréal

M.F.: Quelles ont été vos motivations personnelles pour vous intéresser aux causes environnementales et aux catastrophes naturelles ?

BA : Les enjeux environnementaux sont au centre de mes préoccupations d’artiste depuis longtemps. C’est toujours la relation que nous avons avec notre environnement, social et écologique, que je trouve intéressant.

MF : Qu’est-ce qu’on ressent quand on est sur les sites de ces catastrophes ? Et est-ce qu’on s’y habitue ?

BA : C’est difficile à exprimer. La photographie me permet d’avoir un certain recul. Ce sont quand même toujours des moments très intenses. Je trouve frustrant de voir comment on traite notre rapport à la terre, à l’environnement et notre rapport aux autres. Ce sont souvent des souffrances qui pourraient être évitées. Je ressens une certaine désolation. Non, on ne s’habitue pas. C’est choquant à chaque fois.

MF : Quels sont les points communs entre la tragédie de Lac-Mégantic et les autres que vous avez photographiées ?

BA : Les catastrophes auxquelles je me suis intéressé étaient causées par les humains, sauf pour le tsunami en Asie et le tremblement de terre en Haïti. Je m’intéresse à ces sujets comme démonstration du temps qui passe sur notre civilisation. Mon travail est une tentative pour provoquer une réflexion sur l’existence. Je ne cherche pas à tomber dans le « pathos ». Je me vois davantage comme un observateur et un recueillant de pièces archéologiques.

MF : Comme québécois, est-ce que le regard sur la tragédie de Lac-Mégantic était différent de celui des autres événements ?

BA : Je l’ignore…. Probablement. J’essaie quand même de travailler avec la même rigueur et le même professionnalisme. C’est certain que les contacts sont plus faciles quand on parle la même langue. Ça m’a permis de travailler plus intensément, sur une période d’un an et de faire 15 à 20 voyages sur le site.

MF : Dans l’exposition, il y a une quarantaine de photographies qui sont certainement une sélection parmi un plus grand nombre. Combien y en avait-il au total et comment les avez-vous sélectionnées ?

BA  : Je n’ai pas comptabilisé la quantité de photos mais ce sont des milliers. La sélection se fait sur une longue période. On doit vivre avec les images. C’est un processus qui prend du temps. Ça ne sert à rien de le bousculer. À la prise de vue, le travail est plus intuitif, par la suite il devient plus cérébral. Pour le projet Mégantic, l’utilisation du « flash » a unifié beaucoup le travail.   Le « flash » est devenu métaphorique avec le temps. C’est un peu comme si j’avais éclairé ce qu’on nous cachait, ce qui était dans l’ombre. Longtemps j’ai pensé qu’on a tout fait pour que Lac-Mégantic ne devienne pas un martyr industriel.

MF : Est-ce que parmi les 40 photos de l’exposition, vous en avez une préférée ou une plus précieuse que les autres ?

BA : Non, pas vraiment, non, non. Ça change selon nos émotions. Ça varie. Il y en a toujours plusieurs qu’on aime.

Petite caisse du Musi-Café   Crédit : Benoit Aquin, de la série « Mégantic » 2013  Source : Musée des beaux-arts de Montréal
Petite caisse du Musi-Café
Crédit : Benoit Aquin.
Source : Musée des beaux-arts de Montréal

MF : Quand vous avez photographié l’homme souriant tenant une fleur blanche, qu’aviez-vous en tête ? Est-ce que la photo était mise en scène ou elle était spontanée ?

BA : Non, la photo n’a pas été mise en scène. L’homme rentrait chez lui après avoir acheté une fleur pour donner à sa belle-mère qui venait de se faire opérer. Pour moi, c’était peut-être une poésie plus féminine comparativement aux autres images plus dures. De la façon dont la fresque a été construite, chaque photo est comme une note de musique, et chaque note a sa propre vibration. C’est une image plus chaleureuse, plus joyeuse. En plus, ça me permettait de faire la transition vers la photo suivante qui est une plante contaminée près de la rivière Chaudière.

MF : Que souhaitez-vous que le public retienne de cette exposition?

BA : J’espère que les gens vont être touchés. J’aimerais que mon travail provoque des réflexions sur le sens de la vie. Je pense qu’après cette tragédie, on aurait dû faire un bilan des errances de notre société de consommation. Ça ne s’est pas fait. On a mis des bandages pour soigner les blessures. Mais tout continue comme avant. Il y a peut-être certaines modifications dans la sécurité des systèmes ferroviaires. Mais il n’y a toujours pas de politique pour économiser l’énergie et réduire notre dépendance aux énergies fossiles.

MF : Quels sont vos prochains projets ?

BA : Je travaille sur l’agriculture au Québec, sur le bassin versant de la rivière Yamaska, et, avec une équipe, sur la crise alimentaire dans le monde. Tous ces projets sont encore au stade de la création.

Cette exposition est présentée au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 24 mai 2015.

 

 Marco Fortier

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INVITATION SPÉCIALE

MBAMVersion officielle couleur       Le Musée des beaux-arts de Montréal invite les lecteurs de Coups de cœur d’ici à une soirée toute spéciale. La nocturne du mercredi 11 mars 2015, entre 17 heures et 21 heures, permettra de visiter l’exposition Merveilles et mirages de l’orientalisme à demi prix, soit 10 $. Pour ajouter à l’expérience orientale, le Musée offrira, à cette occasion, le thé marocain et le tatouage au henné. Ce sera l’occasion parfaite pour visiter l’exposition Benoit Aquin : Mégantic photographié! IMPRIMEZ CETTE INVITATION SPÉCIALE ET PRÉSENTEZ-LA À LA BILLETTERIE DU MUSÉE EN ACHETANT VOTRE BILLET ET ON VOUS REMETTRA UNE PETITE BOÎTE DE THÉ MAROCAIN. (Jusqu’à épuisement des stocks)

La Favorite de l’émire, Jean-Joseph Benjamin-Constant. Vers 1879 Source : Musée des beaux-arts de Montréal
La Favorite de l’émire, Jean-Joseph Benjamin-Constant. Vers 1879
Source : Musée des beaux-arts de Montréal

 

Lorraine Pintal: inspirée et inspirante

Publié le Mis à jour le

(Texte publié sur le site Plateau arts et culture le 29 mars 2014)

 

Lorsqu’elle a annoncé son intention d’être candidate pour le Parti Québécois dans la circonscription montréalaise de Verdun, j’ai applaudi à la nouvelle. Comédienne, réalisatrice, dramaturge, animatrice et gestionnaire, cette artiste pluridisciplinaire aux multiples talents est une actrice de premier plan pour le développement de la culture au Québec.

À son arrivée en poste à la direction générale du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) il y a maintenant 22 ans, les défis étaient colossaux et l’avenir de l’institution paraissait compromis. La survie du théâtre menacée par la faillite, notamment à cause du désengagement financier de l’État et la désaffection du public, Lorraine Pintal su redresser la situation. Parallèlement à son rôle de gestionnaire, durant toutes ces années, elle s’est assurée de partager son temps entre la gestion du théâtre et la direction artistique, ce qui lui a permis de ne jamais perdre la main en mettant en scène d’innombrables pièces. Aujourd’hui, son théâtre brille sur la scène montréalaise, québécoise et même à l’international.

Gestionnaire compétente et généreuse, elle a récemment accepté de s’impliquer à l’École des Hautes études commerciales (HEC) à titre de mentor afin de guider les étudiants qui souhaitent administrer des organismes culturels. Ce souci de transmettre son savoir et son expérience aux générations qui la suivent l’anime également dans son travail de metteure en scène. Aussi se fait-elle un devoir de bâtir ses distributions théâtrales en assurant une belle place aux jeunes pour leur permettre d’apprendre au contact des acteurs chevronnés. Cette formule insuffle beaucoup de dynamisme à ses productions tout en favorisant le mentorat.

Sa venue en politique est donc une excellente nouvelle pour tout le milieu culturel qui est en profonde mutation ces années-ci. Pensons notamment aux grands défis qui se posent à notre cinéma, aux artistes de la musique, au théâtre pour s’en convaincre. Oui, vraiment, cette artiste gestionnaire donne l’impression de pouvoir déplacer des montagnes.

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Crédit: Yves Renaud

 

Myriam D’Arcy – Pourquoi avez-vous décidé de faire le saut en politique?

Lorraine Pintal : Voilà plusieurs années que je rêve à faire le saut en politique. Dans ma vie de gestionnaire de théâtre, j’ai fait beaucoup de rencontres et de représentations auprès des diverses instances gouvernementales pour défendre le dossier culturel, et notamment pour défendre le caractère particulier du Théâtre du Nouveau Monde. Et donc, frayant dans ces milieux, après 22 ans à la tête d’une institution qui a acquis une grande influence culturelle, à la fois à Montréal et au Québec et on espère outre-frontières, j’ai eu envie de servir davantage de citoyens et de mettre mon expertise au service de la cause culturelle ainsi que pour les gens de Verdun.

 

Quand on parle de langue, d’économie, de développement social et communautaire… on parle de notre identité. L’identité passe par la culture et par l’expression de notre culture grâce à cette langue française qui est continuellement menacée et qu’il faut tenir à bout de bras. Je suis rendue à une étape de ma vie où j’ai besoin d’élargir mon action communautaire, sociale et politique. J’admire madame Marois et j’adhère à la plateforme de son parti. Je suis une progressiste dans l’âme et je me reconnais dans les valeurs défendues par le Parti Québécois. Je n’ai donc pas pu refuser quand on m’a offert de me porter candidate dans le comté de Verdun.

 

MDA – Selon vous, comment se porte actuellement la culture québécoise?

Lorraine Pintal : À mon avis, nous sommes un peu trop collés sur notre propre réalité pour nous en apercevoir mais quand des étrangers viennent au Québec, ils sont épatés par notre dynamisme et par la force de nos créateurs. Manifestement, ce n’est pas dans toutes les sociétés qu’il y a autant de vitalité et de diversité de talents. Nos artistes sont plein de ressources et souvent, ils sont à la fois capable de jouer, de chanter, d’animer.

Nous devons être fiers de notre langue, de notre littérature, de nos auteurs, de nos peintres, de nos danseurs, de nos chorégraphes, de notre cinéma qui voyage de mieux en mieux et qui brille sur les grandes scènes comme celles d’Hollywood. C’est ce qui fait notre force première.

 

Par contre, si la création va bien, nous vivons une crise en ce qui concerne la diffusion de nos œuvres, tant dans les salles que dans les médias. À la télévision et la radio, le temps d’antenne consacré à l’actualité culturelle et à la diffusion de notre musique, notre cinéma fond comme neige au soleil. Cette situation est grave puisque la diffusion constitue le nerf de la guerre en matière de promotion des produits culturels. Voilà pourquoi nous devons par exemple être appuyés par des quotas pour assurer la diffusion de notre culture. Heureusement, nous devons souligner l’émergence de projets porteurs comme « La Fabrique culturelle » la nouvelle plateforme web à vocation régionale mise sur pied par Télé-Québec et qui deviendra peut-être une chaîne de télévision généralisée.

 

Au cinéma, nous assistons présentement à un mouvement de solidarité des acteurs du milieu et des médias, notamment suite aux sorties de Vincent Guzzo que nous serions presque tentés de remercier! Pour mémoire, il avait déclaré que les Québécois ne souhaitent voir que des films d’action et de suspense.

 

Ses propos ont permis à tout un milieu de se regrouper autour de la nécessité de diffuser notre cinéma à plus grande échelle. Cette prise de conscience a notamment donné lieu en février 2013 à la mise sur pied d’un groupe de travail présidé par François Macerola, ancien président de la SODEC qui s’est penché sur l’avenir du cinéma québécois, en ce qui concerne le soutien à ses créateurs, son financement, sa diffusion, dans le but d’élaborer une politique du cinéma.

 

En ce qui concerne l’organisation de la culture, ces dernières années, beaucoup de progrès ont été réalisés dans ce domaine. Nous avons des institutions, des organismes qui reconnaissent l’importance de la culture et qui supportent les artistes émergents. Présentement, nous sommes rendus à un grand tournant où cette culture doit être reconnue par tous et pour y arriver, nous devons travailler à informer le public sur le rôle de l’artiste dans la société.

 

MDA – Selon vous, quelle est la fonction sociale de l’artiste?

Lorraine Pintal: La plupart du temps, les artistes sont engagés dans leur société et veulent qu’elle progresse. Pour y arriver, ils tentent de la provoquer. Comme ils sont très sensibles, ils peuvent annoncer de grands mouvements, des grands changements ou tout simplement en témoigner. Voilà pourquoi l’art est essentiel au développement d’une société. Voilà aussi pourquoi les décideurs politiques ont la responsabilité d’appuyer les artistes et la diffusion de leurs œuvres de toutes les manières possibles.

 

MDA – Le 7 avril prochain, si vous êtes élue députée de Verdun et que votre parti est reporté au pouvoir, quel sera votre dossier prioritaire en matière de culture?

Lorraine Pintal : L’indépendance culturelle. Nous dépendons encore du financement fédéral, notamment du Conseil des arts du Canada et avec tout le respect que je dois à cette institution, je pense qu’il faut travailler à rapatrier au Québec les sommes versées par Ottawa en matière de culture afin que nous puissions les administrer par nous-mêmes.

Nous sommes assez adultes, assez fiers pour être en mesure de gérer ce que les citoyens nous donnent en impôts et ce qu’on veut leur redonner en matière de culture.

 

Aussi, je rêve qu’on offre aux artistes un véritable filet social. Ce serait une solution à l’appauvrissement de tous ceux qui travaillent dans l’ombre. Nous avons aussi besoin de résidences pour les artistes et de lieux de diffusions de proximité. Quand on construit un nouveau quartier, on pense à construire une école ou un parc. Il faut ajouter à cela des infrastructures culturelles telles qu’une maison de la culture ou une bibliothèque. À Verdun, il n’y a pas de Maison de la culture et c’est un de mes grands projets.

 

Finalement, au dernier Conseil national du PQ, madame Marois a annoncé sa volonté d’organiser un grand forum sur l’avenir de la culture dans le but de doter le Québec d’une nouvelle politique culturelle qui tiendra compte du financement de la culture, du nécessaire virage numérique, du soutien à la relève, de la mixité culturelle et de la viabilité de nos grandes institutions. Nous avons grand besoin de cette nouvelle politique culturelle puisque celle dont nous disposons date d’une vingtaine d’années. Elle est désuète et ne tient pas compte des réalités de notre époque. Je souhaite évidemment participer activement à ce grand projet.

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Myriam D’Arcy

Myriam D'Arcy Crédits André Chevrier
Myriam D’Arcy
Crédits André Chevrier

Mouvement féministe cherche pertinence

Publié le Mis à jour le

(Texte publié le 8 mars 2014 sur le site Plateau arts et culture)

En cette Journée internationale de la femme, je me permets de déroger de nos thèmes habituels qui touchent de façon spécifique la culture québécoise pour faire un bilan plus large sur le vouloir vivre-ensemble en proposant une réflexion bien personnelle sur l’état du mouvement féministe québécois à l’heure où il est beaucoup question du principe d’égalité entre les hommes et les femmes

D’entrée de jeu, jusqu’à tout récemment, je ne m’étais jamais sentie féministe puisque je ne me reconnaissais pas dans le discours et les causes portées par les leaders de ce mouvement en déshérence. Cependant, ces dernières années, la question des accommodements religieux et bien entendu, le débat sur la Charte des valeurs m’ont fait prendre conscience que je portais en moi un certain féminisme.

À titre de jeune femme issue de la génération Y, je n’ai pas connu et vécu d’injustice systémique. Je n’ai pas eu à me battre pour obtenir le droit de vote, non plus que pour accéder à un emploi ou une profession. La loi me reconnaît l’égale des hommes. Depuis une douzaine d’années, j’évolue dans le milieu politique, traditionnellement réservé aux hommes et je n’ai jamais senti de plafond de verre. Je sens que toutes les portes me sont ouvertes et que seul le talent nous porte ou nous freine. Bref, malgré les nombreux défauts de mon époque, je me trouve chanceuse.

Je suis opposée à toute forme de discrimination positive et aux quotas qui alimentent le sentiment d’infériorité. Je trouverais insultant de me faire offrir un poste simplement parce que je suis une femme. Cela signifierait que sans ce quota, on ne m’aurait sans doute pas offert l’emploi en question. À mon avis, l’égalité, la vraie, est celle qui ne tient compte que des critères d’excellence et de compétence sans égard au sexe ou à l’origine ethnique.

Dans notre société occidentale, je trouve que l’immense majorité des luttes que les femmes devaient mener ont été gagnées. Je suis reconnaissante envers ces féministes qui ont porté le flambeau pour permettre à ma génération et celles qui suivront de vivre dans une société où il fait bon être une femme. Par contre, je suis consciente que ces acquis sont fragiles et qu’il faut assurer un devoir de vigilance face à la multiplication des demandes faites au nom des principes religieux. La question des accommodements religieux, qui pour la grande majorité sont discriminatoires envers les femmes, a fait naître en moi un sentiment féministe qui s’est cristallisé avec le débat sur la Charte des valeurs. Je pense bien sûr au port du voile – du hijab à la burqa, – aux heures de baignades réservées exclusivement aux femmes et aux fenêtres givrées du YMCA. Voilà pourquoi je me reconnais dans le discours des Janette qui rappellent l’importance du devoir de vigilance face aux droits que les femmes ont gagné de hautes luttes.

Je vois une forme de mépris envers les luttes menées par les femmes des générations qui m’ont précédées devant le consentement aux demandes d’accommodements religieux faites au nom de l’ouverture à l’autre. Nous n’avons pas à accepter l’inacceptable pour ne pas déplaire. À ce sujet, je cite de mémoire les sages paroles de la députée de La Pinière, Fatima Houda-Pépin, lors de son passage remarqué sur le plateau de Tout le monde en parle : « Au moment de l’Apartheid, nous sommes allés aux Nations Unies pour dénoncer la ségrégation raciale et maintenant, au nom de la liberté religieuse, on accepterait la ségrégation sexuelle? » Voilà qui est dit.

Le mouvement féministe en crise

À mon avis, la parole féministe est actuellement confisquée par deux courants qui le minent et qui nuit à sa pertinence. D’abord, celui porté par la Fédération des femmes du Québec (FFQ). Le mouvement féministe est en crise depuis plusieurs années et le débat sur la Charte des valeurs n’a fait que jeter un éclairage cru sur son dysfonctionnement. Pensons à l’implosion de la FFQ suite à la tentative de ses dirigeantes de museler certaines militantes qui s’étaient prononcées contre le port du voile, contrairement à la position officielle de l’organisation.

Nul besoin de préciser à quel point cette position en faveur du port du voile est hautement paradoxale de la part de ces leaders féministes. Dans les faits, au courant des dernières années, on a assisté à une mutation des revendications féministes au nom du multiculturalisme. Pour résumer : la lutte pour l’égalité des sexes a fait place à celle des minorités contre la majorité qui les opprimeraient. Ce renversement des préoccupations a fait naître un discours peu convaincant sur les conséquences de l’interdiction du port des signes religieux pour les femmes qui refuseraient de se soumettre aux règles prescrites par la Charte des valeurs. Ces militantes préfèrent encourager le port de signes de soumission manifestes plutôt que d’investir leur temps et leurs énergies à accompagner ces femmes immigrantes dans une démarche d’acceptation de leurs droits dans notre société libérale.

Ces féministes associées à la FFQ ne sont pas à un paradoxe près. Elles cautionnent sans mal des symboles et des comportements qui assujettissent les femmes aux hommes au nom de principes religieux tout en dénonçant avec véhémence la place des femmes à l’intérieur de l’Église catholique.

Voilà l’une des raisons qui explique pourquoi la FFQ s’est marginalisée au fil du temps pour ne devenir qu’un lobby ne représentant qu’une infime frange des femmes québécoises. D’ailleurs, j’aimerais beaucoup connaître l’état du membrariat de l’organisation que j’imagine sans mal être en chute libre depuis belle lurette.

Un autre courant tout aussi néfaste pour l’avenir du mouvement féministe est dominant dans l’espace public. Il s’agit d’un discours victimaire qui présente les femmes comme ayant besoin d’une protection constante contre toutes les agressions engendrées par le système patriarcal dans lequel nous vivons et qui semble étranger au réel. Par exemple, elles dénoncent la discrimination systémique dans le monde du travail et en appelle à la parité homme-femme à l’Assemblée nationale. Quand on leur soumet que beaucoup de chemin a été parcouru depuis l’élection de Claire Kirkland-Casgrain, première femme élue au Québec et que le chef de l’État québécois est une femme, elles rétorquent qu’il faut imposer une plus grande présence féminine.

Je pense aussi à certaines féministes qui dénoncent la «  culture du viol » qui banaliserait l’agression sexuelle et même, l’encouragerait. Cette idée que notre société avalise le viol est proprement révoltante. Nul besoin de rappeler que nous vivons dans une société où heureusement, toutes formes d’agressions sexuelles sont fortement dénoncées et sévèrement punies. D’ailleurs, tant  à la maison qu’à l’école, on apprend très tôt aux enfants à reconnaître les bons des mauvais gestes d’affection. Parfois même jusqu’à l’excès comme en témoigne cette triste histoire d’un commerçant accusé à tort de pédophilie rapportée par l’excellent Pierre Foglia dans La Presse des dernières semaines.

Retrouver sa pertinence

Quoi faire pour que le mouvement féministe retrouve sa pertinence?  D’abord, prendre acte des combats qui ont été menés avec succès au courant du dernier siècle pour être capable de s’attaquer à des causes urgentes qui touchent les femmes immigrantes.

Les femmes québécoises qui, comme moi, jouissent de toutes les libertés qu’offre la société occidentale libérale ont le devoir de s’assurer que toutes les femmes qui composent notre société puissent exercer ces mêmes droits. « L’affaire Shafia » nous a montré que des femmes vivant au Québec sont maltraitées et tenues dans l’isolement sans que nous puissions intervenir. Nous avons le devoir de s’assurer que les femmes issues de communautés où les droits des femmes ne sont pas aussi avancés que les nôtres jouissent d’un environnement tout aussi sécuritaire que le nôtre et où la violence et l’intimidation ne sont pas tolérées. Cette pédagogie des droits des femmes auprès des communautés immigrantes devrait être une priorité pour les militantes féministes pour faire œuvre utile et ainsi retrouver sa pertinence.

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Myriam D’Arcy

Myriam D'Arcy Crédits André Chevrier
Myriam D’Arcy
Crédits André Chevrier

Le fleurdelisé, la force d’un symbole

Publié le Mis à jour le

(Texte publié le 18 janvier 2014 sur le site Plateau arts et culture)

 

Photo prise en 1989 lors d’une marche intitulée "Ne touchez pas à la loi 101"
Photo prise en 1989 lors d’une marche intitulée « Ne touchez pas à la loi 101 »

Le 21 janvier prochain, le fleurdelisé, fêtera son 66e anniversaire. Encore méconnu des Québécois, le Jour du Drapeau est une fête mémorielle adoptée par le gouvernement du Québec en 1998 à l’occasion du 50e anniversaire du fleurdelisé.

Grâce à l’entêtement et au travail mené sans relâche par René Chaloult, député indépendant et militant nationaliste, notre drapeau fut adopté le 21 janvier 1948. En effet, c’est ce jour qu’il avait choisi pour déposer une motion enjoignant les parlementaires de l’Assemblée législative à doter l’État québécois d’un drapeau qui lui serait propre. Il fut tout juste pris de vitesse par le premier ministre Maurice Duplessis qui annonça à la Chambre que son Conseil des ministres venait d’adopter une résolution en faveur de l’adoption d’un drapeau. Peu avant 15h, le fleurdelisé fut hissé pour la première fois sur la tour du parlement à Québec. Ce drapeau remplaçait définitivement l’Union Jack et devenait officiellement le drapeau du Québec.

Le fleurdelisé est sans contredit un remarquable drapeau, qui se rapporte aux origines de la collectivité et qui est devenu un symbole de fierté identitaire transcendant les étiquettes politiques et idéologiques: il n’est la propriété de personne et doit demeurer un symbole universel qui réunit toute la nation québécoise. Cet emblème sert aussi à nous distinguer et à nous identifier de par le monde. Qui plus est, le fleurdelisé est un magnifique drapeau et nul besoin d’être chauvin pour l’affirmer : en 2001, suite à une enquête menée auprès de ses membres, l’Association des vexillologues de l’Amérique du Nord décrétait qu’il est le 3e plus beau drapeau de l’Amérique du Nord.

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Cette année, pour la deuxième fois de son histoire, le gouvernement du Québec tiendra une cérémonie protocolaire à l’Assemblée nationale pour souligner le Jour du Drapeau. De plus, sur le coup de 15h, toutes les administrations municipales et les écoles du Québec ont été invitées à rendre hommage au fleurdelisé en procédant à une levée et un Salut au drapeau.

On doit beaucoup l’organisation de cette commémoration – et d’autres comme la Fête nationale et la Journée nationale des patriotes au Mouvement national des Québécoises et des Québécois (transparence totale : j’œuvre pour cette organisation) qui place au cœur de sa mission la promotion de l’histoire, du patrimoine et de l’identité québécoises.

Chaque année, à l’occasion du Jour du Drapeau, le MNQ et ses sociétés membres organisent quelques dizaines d’événements à caractère officiel, pédagogique ou ludique sur l’ensemble du territoire québécois. Puisque la plupart des Québécois ignorent l’existence de cette journée, et ce, malgré le travail acharné de ceux qui la promeuvent, force est d’admettre qu’il reste encore du chemin à parcourir pour donner à cette journée mémorielle l’ampleur qu’elle et notre drapeau méritent. Et pour cause.

Les journées mémorielles comme le Jour du Drapeau, et de manière générale, les commémorations nationales, sont fondamentales pour une nation. La transmission d’une mémoire nationale par des manifestations favorisant le rassemblement de la nation implique une perspective d’avenir. En somme, la commémoration a pour fonction de répondre à un enjeu immédiat qui est de fédérer la nation autour de références collectives grâce au renforcement de la mémoire.

Depuis plusieurs années, le MNQ plaide pour que le gouvernement du Québec se dote d’une véritable politique de commémorations puisqu’elles travaillent à cimenter l’appartenance nationale et le sentiment identitaire québécois. En 2012, suite aux travaux réalisés par l’historien Charles-Philippe Courtois, le MNQ déposait au gouvernement une série de propositions sur le plan commémoratif.

Avec une politique de commémorations cohérente, en 2008, le gouvernement du Québec aurait pu célébrer avec plus d’ampleur et de hauteur le 400e anniversaire de la fondation de Québec et non se contenter de spectacles et de festivités sans contenu historique et commémoratif. En 2009, les seules commémorations de la Conquête de 1759 ont été organisées par le gouvernement fédéral. On se rappelle la désolante reconstitution de la Bataille des Plaines d’Abraham qui avait été annoncée par la Commission des champs de bataille nationaux, organisme relevant du gouvernement fédéral et qui avait été annulée suite à la levée de boucliers que le projet avait soulevé.

En 2013, le gouvernement du Québec aurait pu commémorer tour à tour le 350e anniversaire de l’arrivée des Filles du Roy et bien évidemment, le 250e anniversaire du Traité de Paris qui scella le sort de la Nouvelle-France et profiter de ces anniversaires pour rappeler ces moments déterminants dans l’histoire du Québec

Pour sa part, le gouvernement du Canada a bien compris l’importance des commémorations nationales. Depuis quelques années, nous faisons face à une véritable offensive du gouvernement fédéral en cette matière. Au ministère Patrimoine canadien, si on additionne les budgets alloués au « Patrimoine », soit 40,5 millions$ et celui de l’ « Appartenance au Canada », 57 millions$ prévu pour l’exercice 2013-2014, le Canada alloue plus de 97 millions$ au patrimoine, aux commémorations et autres manifestations de mémoire. Le Québec doit suivre cet exemple et investir dans des dossiers porteurs pour la mémoire et le sentiment d’appartenance nationale.

Pour un peuple, la connaissance de son passé est fondamentale pour cimenter l’identité collective puisque la mémoire est l’un des éléments qui définissent l’appartenance nationale. Pour une jeune et fragile nation comme le Québec, dont la survie n’est jamais assurée dans le temps, la transmission de la mémoire est d’autant plus importante car elle permet d’inscrire notre existence dans le passé et nous projeter vers le futur.

À ceux qui s’intéressent à l’histoire de notre drapeau et de nos emblèmes nationaux, je vous invite à lire la série de textes que l’historien Gilles Laporte leur a consacrés dans les pages du Huffington Post Québec à l’occasion du Jour du Drapeau. Ils sont tous disponibles ici.

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Myriam D’Arcy

Myriam D'Arcy Crédits André Chevrier
Myriam D’Arcy
Crédits André Chevrier

jour-du-drapeau

L’émission « Le temps d’une chanson »

Publié le Mis à jour le

(Texte publié le 14 décembre 2013 sur le site Plateau arts et culture)

L’HISTOIRE EN MUSIQUE

Incursion au cœur des archives et de la mémoire de la musique, Le Temps d’une chanson, animée avec brio par Catherine Pépin les samedis matin sur les ondes d’Espace musique, c’est tout sauf une émission axée bêtement sur les palmarès. D’une durée de 2h00, l’émission débute toujours avec des pièces de l’entre-deux-guerres et des années 30, « la chanson réaliste avec le son poussiéreux des 78 tours » comme aime les qualifier l’animatrice. Par la suite, Catherine Pépin nous fait évoluer dans le temps pour terminer l’émission avec des chansons des années 70. L’émission est ponctuée d’archives et d’anecdotes racontées sur le ton de la confidence. Pour les habitués, une accoutumance qui croît avec l’usage et j’en suis une. Madame Pépin a généreusement répondu à mes questions qui permettront à nos lecteurs de découvrir cette formidable émission.

Myriam D’Arcy : Quelles sont vos influences artistiques et intellectuelles? Les sujets qui vous passionnent?

Catherine Pépin
Catherine Pépin

Catherine Pépin : Je m’aperçois que mon parcours (universitaire et professionnel) est plutôt en accord avec mes goûts (une chance!). J’ai une formation en histoire et en journalisme : j’ai étudié l’histoire deux ans à l’université à Paris et un an à Montréal.

Ensuite, j’ai étudié en journalisme à l’Université de Montréal. J’ai toujours aimé l’histoire, en particulier le XIXe et le début du XXe siècle. C’est très difficile d’évoquer nos influences en trois phrases, mais mon histoire familiale a sans doute laissé une empreinte sur mes goûts : mon père était peintre, un Parisien féru d’histoire et fou de Brassens, et ma mère est Autrichienne, versée dans la musique et imprégnée de l’esprit viennois. J’ai moi-même vécu à Vienne et j’adore la richesse culturelle de cette ville.

MDA : Comment est venue l’idée de cette formidable émission « Le temps d’une chanson »? Pouvez-vous nous expliquer ce que vous souhaitez offrir au public?

Catherine Pépin : Alors là, je dois donner tout le bénéfice à ma réalisatrice Catherine Dupuy. C’est une passionnée de chansons et au printemps 2012, elle m’a proposé ce concept de chansons des années 30 à 70, enrichi d’extraits d’archives de Radio-Canada. Pour tout vous dire, je n’ai pas su voir d’emblée que cette émission allait tant me plaire. Jusque-là, dans mon parcours, je faisais beaucoup d’entrevues sur le terrain, je me nourrissais de rencontres, adorais mener des entrevues…

Mais sans doute d’autres personnes autour de moi ont-elles su que j’allais m’approprier l’émission. Je dis souvent qu’avec «Le temps d’une chanson», je convoque les fantômes : ceux de Brassens, Trenet, Barbara, Ferré, Léveillée, Félix… Sans vouloir sembler trop ésotérique (pas le genre de la maison…) j’ai réellement le sentiment d’entrer en contact avec ces artistes, de converser avec eux d’une certaine manière… Les archives sont un outil extraordinaire : entendre la voix parlée d’un disparu nous en dit long sur sa sensibilité, ses intentions artistiques et souvent, on retrouve dans des entrevues du passé des informations introuvables ailleurs.

Ce que je souhaite offrir avant tout avec cette émission, c’est à la fois un voyage émotif dans notre jeunesse ou notre enfance (la chanson est un vecteur formidable de souvenirs), et en même temps raconter des histoires sur le contexte de création des chansons. Parler de chanson, c’est parler d’histoire, de sociologie, d’art, etc. Au fond, je tente de raconter la grande Histoire collective à travers des chansons qui nous racontent nos petites histoires individuelles.

MDA : Comment se fait votre recherche de thème ou de sujet? Est-ce qu’ils sont toujours déterminés par un anniversaire à commémorer ou un sujet d’actualité (je pense ici au 50e anniversaire du décès de Piaf ou votre récente émission sur la musique en temps de guerre)?

Catherine Pépin : Au début de la saison, en septembre, nous établissons un calendrier des commémorations et nous choisissons des dates pour des émissions spéciales. L’année 2013 a été très riche : le 100e anniversaire de naissance de Charles Trenet[1], le 50e anniversaire de décès de Piaf[2] et le 25e anniversaire de la mort de Félix[3].

Chaque année, autour du 11 novembre, nous consacrons une émission à la chanson en temps de guerre : les histoires, les archives, le répertoire est d’une richesse inouïe et c’est une «spéciale» qui me tient particulièrement à cœur. Les auditeurs se rappellent leur père parti au front, leur grand-père, leur mère restée seule… C’est très émouvant.

Par ailleurs, cette année, lorsque Georges Moustaki nous a quitté, nous avons conçu rapidement un segment spécial autour de ce grand artiste.

Nous veillons cependant à ne pas trop encombrer la programmation avec des émissions spéciales. J’aime aussi la liberté qu’offre une émission standard avec sa part d’inattendu : l’auditeur ne sait jamais où je le mène…

MDA : Quels sont vos artistes préférés? Au Québec ou ailleurs et pourquoi?

Catherine Pépin : J’ai énormément d’affection pour Félix Leclerc, cette force tranquille qui a ouvert la voie à tant d’artistes derrière lui, au Québec comme ailleurs. J’ai également un respect infini pour Charles Trenet qui a fait preuve d’audace et de fougue très tôt dans sa carrière, influençant lui aussi tant et tant d’auteurs-compositeurs. D’une manière générale, je suis séduite par ceux et celles qui brisaient les conventions. Quand Trenet a chanté Verlaine sur un air swing dans les années 30, il faut comprendre que c’était révolutionnaire!

Comment souhaitez-vous qu’on reconnaisse ou commémore leur apport à notre culture?

Catherine Pépin : Alors là, c’est tout simple : enseignons les chansons dans les écoles! De grâce, faites entrer Félix, Vigneault, Brassens dans les cahiers de poésie des petits! Et dès la maternelle! Je connais par cœur «Le petit cheval blanc» de Brassens parce que, du haut de mes 6 ans, cette chanson qui se termine sur la mort du canasson dans la tempête m’avait bouleversée!

MDA : Trouvez-vous que la musique québécoise se porte bien? Et si oui, pourquoi?

Catherine Pépin : Vaste question! Je pense que si Félix voyait ses héritiers aujourd’hui, il ne serait pas peu fier : les Louis-Jean Cormier, Sœurs Boulay, Stéphane Lafleur, Ariane Moffat sont la preuve que l’écriture se porte bien au Québec. Un savoir-faire «distinct» mais libéré de toute folklorisation quand il s’agit de s’exporter.

MDA : En terminant, je ne peux m’empêcher de reconnaitre le titre d’une belle chanson de Claude Léveillée. Y’a-t-il un lien avec lui? Un hommage?

Catherine Pépin : C’est un double-hommage : à Serge Gainsbourg et sa Javanaise («Nous nous aimions, le temps d’une chanson») et à Claude Léveillée («Le temps d’une chanson, le temps de dire je t’aime»). Voyez comme les deux phrases se rejoignent et me rappellent chacune cette si belle pensée de Sylvain Lelièvre : «Une chanson, c’est une tentative d’amitié».

 

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Myriam D’Arcy

Myriam D'Arcy Crédits André Chevrier
Myriam D’Arcy
Crédits André Chevrier

Détentrice d’un baccalauréat en Science politique à l’Université du Québec à Montréal, Myriam D’Arcy poursuit présentement une maîtrise en histoire à la même université. Depuis 2010, elle est responsable de l’animation politique et des évènements de commémorations nationales au Mouvement national des Québécoises et Québécois (MNQ). Elle est aussi chargée de projets à la promotion de l’histoire nationale à la Fondation Lionel-Groulx. Depuis quelques années, elle collabore à différents projets de recherche en histoire du Québec. Passionnée par l’histoire et la culture québécoises, elle s’intéresse aux artistes d’ici, d’hier à aujourd’hui.