Dans la lentille de Benoit Aquin: exposition sur Lac-Mégantic au Musée des beaux-arts de Montréal

Publié le Mis à jour le

 Par Marco Fortier

Expo Aquin 2
Passage à niveau. Crédit : Benoit Aquin. Source : Musée des beaux-arts de Montréal

Nous nous souvenons tous des tragiques évènements qui se sont déroulés dans la nuit du 5 au 6 juillet 2013, lorsqu’un convoi ferroviaire sans conducteur, chargé de pétrole brut léger a déraillé et explosé au centre-ville de Lac-Mégantic. Il s’en est suivi un violent incendie qui a ravagé le cœur de la ville. Le bilan humain et environnemental est lourd : près de six millions de litres de pétrole déversés ont contaminé le sol et la rivière Chaudière. Les Méganticois pleurent quarante-sept des leurs et plusieurs jours sont nécessaires pour identifier tous les disparus. Les jours suivants, le monde entier a été témoin de cette tragédie, la plus grave du genre à survenir en Amérique du Nord.

Du  18 février au 24 mai 2015, le Musée des beaux-arts de Montréal présente Benoit Aquin : Mégantic photographié. L’exposition est composée de près de 40 photographies alignées horizontalement sur trois des murs, se chevauchant à la manière d’une fresque. Sur le 4e mur, une seule photo montre des débris tordus, calcinés et méconnaissables. Ces photos, il faut les regarder de près et de loin pour en saisir toute l’intensité. Suite à ma visite de l’exposition, l’artiste et photographe Benoit Aquin a généreusement accepté de m’accorder une entrevue.

Benoit Aquin, 2013.    Crédit : Sébastien Roy Source : Musée des beaux arts de Montréal
Benoit Aquin, 2013.
Crédit : Sébastien Roy
Source : Musée des beaux arts de Montréal

Né à Montréal en 1963, Benoit Aquin a étudié à la New England School of Photography de Boston. Depuis 2002, son travail est à la fois journalistique et artistique puisqu’il s’intéresse aux catastrophes naturelles et environnementales. Depuis, il a exposé ses œuvres portant sur de nombreux évènements qui ont tristement marqué le monde : en 2004, il s’est rendu en Indonésie pour réaliser une série de photos intitulées Tsunami; en 2005 il a voulu témoigner du réchauffement climatique du Grand Nord québécois; en 2007, il s’est intéressé à la crise alimentaire en Égypte; en 2008, il a gagné le Prix Pictet pour son exposition Chinese Dust Bowl; en 2010, il s’est aussi rendu en Haïti suite au tremblement de terre . À chaque fois, il en a résulté une série de photos autant saisissantes que marquantes.

Finalement, c’est en 2013 qu’il a décidé de plonger profondément dans la tragédie qui a secoué Lac-Mégantic et le Québec tout entier. Benoit Aquin est l’un des rares photographes ayant eu accès à la zone rouge de Lac-Mégantic et il s’y est rendu à plusieurs reprises suite aux évènements pour photographier les lieux. D’ailleurs, fait remarquable, The Gardian a identifié la photographie Zone d’exclusion(2), issue de cette exposition, comme l’une des quinze meilleures images des Rencontres d’Arles de 2014.

À mon avis, les photos de cette exposition appartiennent à trois catégories, que je qualifie ainsi : 1) les photos « Coups de poing » qui sont lourdes, sombres, choquantes. Elles nous remémorent l’intensité du drame et ravivent en nous les émotions de colère ressenties en 2013. Par la suite, celles que j’ai nommées « Coups de gueule » puisqu’elles me semblent plus descriptives que les précédentes. Toutes aussi percutantes, elles nous racontent l’éveil après la catastrophe, le constat des dégâts, le besoin de reconstruire… le chemin de fer. Finalement, les photos « Coups de cœur », celles qui expriment la beauté malgré le drame et l’espoir qui renaît.

Revêtement de polymère, extérieur fondu   Crédit : Benoit Aquin, de la série « Mégantic » 2013  Source : Musée des beaux-arts de Montréal
Revêtement de polymère, extérieur fondu
Crédit : Benoit Aquin.
Source : Musée des beaux-arts de Montréal

M.F.: Quelles ont été vos motivations personnelles pour vous intéresser aux causes environnementales et aux catastrophes naturelles ?

BA : Les enjeux environnementaux sont au centre de mes préoccupations d’artiste depuis longtemps. C’est toujours la relation que nous avons avec notre environnement, social et écologique, que je trouve intéressant.

MF : Qu’est-ce qu’on ressent quand on est sur les sites de ces catastrophes ? Et est-ce qu’on s’y habitue ?

BA : C’est difficile à exprimer. La photographie me permet d’avoir un certain recul. Ce sont quand même toujours des moments très intenses. Je trouve frustrant de voir comment on traite notre rapport à la terre, à l’environnement et notre rapport aux autres. Ce sont souvent des souffrances qui pourraient être évitées. Je ressens une certaine désolation. Non, on ne s’habitue pas. C’est choquant à chaque fois.

MF : Quels sont les points communs entre la tragédie de Lac-Mégantic et les autres que vous avez photographiées ?

BA : Les catastrophes auxquelles je me suis intéressé étaient causées par les humains, sauf pour le tsunami en Asie et le tremblement de terre en Haïti. Je m’intéresse à ces sujets comme démonstration du temps qui passe sur notre civilisation. Mon travail est une tentative pour provoquer une réflexion sur l’existence. Je ne cherche pas à tomber dans le « pathos ». Je me vois davantage comme un observateur et un recueillant de pièces archéologiques.

MF : Comme québécois, est-ce que le regard sur la tragédie de Lac-Mégantic était différent de celui des autres événements ?

BA : Je l’ignore…. Probablement. J’essaie quand même de travailler avec la même rigueur et le même professionnalisme. C’est certain que les contacts sont plus faciles quand on parle la même langue. Ça m’a permis de travailler plus intensément, sur une période d’un an et de faire 15 à 20 voyages sur le site.

MF : Dans l’exposition, il y a une quarantaine de photographies qui sont certainement une sélection parmi un plus grand nombre. Combien y en avait-il au total et comment les avez-vous sélectionnées ?

BA  : Je n’ai pas comptabilisé la quantité de photos mais ce sont des milliers. La sélection se fait sur une longue période. On doit vivre avec les images. C’est un processus qui prend du temps. Ça ne sert à rien de le bousculer. À la prise de vue, le travail est plus intuitif, par la suite il devient plus cérébral. Pour le projet Mégantic, l’utilisation du « flash » a unifié beaucoup le travail.   Le « flash » est devenu métaphorique avec le temps. C’est un peu comme si j’avais éclairé ce qu’on nous cachait, ce qui était dans l’ombre. Longtemps j’ai pensé qu’on a tout fait pour que Lac-Mégantic ne devienne pas un martyr industriel.

MF : Est-ce que parmi les 40 photos de l’exposition, vous en avez une préférée ou une plus précieuse que les autres ?

BA : Non, pas vraiment, non, non. Ça change selon nos émotions. Ça varie. Il y en a toujours plusieurs qu’on aime.

Petite caisse du Musi-Café   Crédit : Benoit Aquin, de la série « Mégantic » 2013  Source : Musée des beaux-arts de Montréal
Petite caisse du Musi-Café
Crédit : Benoit Aquin.
Source : Musée des beaux-arts de Montréal

MF : Quand vous avez photographié l’homme souriant tenant une fleur blanche, qu’aviez-vous en tête ? Est-ce que la photo était mise en scène ou elle était spontanée ?

BA : Non, la photo n’a pas été mise en scène. L’homme rentrait chez lui après avoir acheté une fleur pour donner à sa belle-mère qui venait de se faire opérer. Pour moi, c’était peut-être une poésie plus féminine comparativement aux autres images plus dures. De la façon dont la fresque a été construite, chaque photo est comme une note de musique, et chaque note a sa propre vibration. C’est une image plus chaleureuse, plus joyeuse. En plus, ça me permettait de faire la transition vers la photo suivante qui est une plante contaminée près de la rivière Chaudière.

MF : Que souhaitez-vous que le public retienne de cette exposition?

BA : J’espère que les gens vont être touchés. J’aimerais que mon travail provoque des réflexions sur le sens de la vie. Je pense qu’après cette tragédie, on aurait dû faire un bilan des errances de notre société de consommation. Ça ne s’est pas fait. On a mis des bandages pour soigner les blessures. Mais tout continue comme avant. Il y a peut-être certaines modifications dans la sécurité des systèmes ferroviaires. Mais il n’y a toujours pas de politique pour économiser l’énergie et réduire notre dépendance aux énergies fossiles.

MF : Quels sont vos prochains projets ?

BA : Je travaille sur l’agriculture au Québec, sur le bassin versant de la rivière Yamaska, et, avec une équipe, sur la crise alimentaire dans le monde. Tous ces projets sont encore au stade de la création.

Cette exposition est présentée au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 24 mai 2015.

 

 Marco Fortier

 ***

INVITATION SPÉCIALE

MBAMVersion officielle couleur       Le Musée des beaux-arts de Montréal invite les lecteurs de Coups de cœur d’ici à une soirée toute spéciale. La nocturne du mercredi 11 mars 2015, entre 17 heures et 21 heures, permettra de visiter l’exposition Merveilles et mirages de l’orientalisme à demi prix, soit 10 $. Pour ajouter à l’expérience orientale, le Musée offrira, à cette occasion, le thé marocain et le tatouage au henné. Ce sera l’occasion parfaite pour visiter l’exposition Benoit Aquin : Mégantic photographié! IMPRIMEZ CETTE INVITATION SPÉCIALE ET PRÉSENTEZ-LA À LA BILLETTERIE DU MUSÉE EN ACHETANT VOTRE BILLET ET ON VOUS REMETTRA UNE PETITE BOÎTE DE THÉ MAROCAIN. (Jusqu’à épuisement des stocks)

La Favorite de l’émire, Jean-Joseph Benjamin-Constant. Vers 1879 Source : Musée des beaux-arts de Montréal
La Favorite de l’émire, Jean-Joseph Benjamin-Constant. Vers 1879
Source : Musée des beaux-arts de Montréal

 

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