Le film Antoine et Marie : une réflexion salutaire

Publié le Mis à jour le

Depuis sa sortie en salle, le film Antoine et Marie, du réalisateur Jimmy Larouche jouit d’une grande visibilité médiatique, et pour cause. Unanimement salué par la critique pour le choix du propos, ses qualités esthétiques et sa solide distribution, le long métrage raconte l’histoire de Marie, femme dans la fleur de l’âge, victime d’une agression sexuelle après avoir été droguée au GHB lors d’un 5 à 7 arrosé entre collègues. Mettant en vedette la sublime Martine Francke, Sébastien Ricard et Guy Jodoin, le scénario est construit avec finesse et intelligence. Dès l’ouverture, le spectateur se trouve plongé dans le même épais brouillard que Marie, comme si lui aussi avait ingéré la drogue du viol. Ainsi, le public tente en même temps que l’héroïne de recoller les pièces du puzzle pour découvrir ce qui est réellement arrivé. D’ailleurs, aucune image de la fameuse soirée n’est montrée à l’écran. La ville d’Alma où l’action se déroule est froide, grise et glauque et colle parfaitement au propos du film.

Ce deuxième opus de Jimmy Larouche est criant d’actualité alors que la question des agressions sexuelles a défrayé les manchettes à moult reprises au cours des derniers mois. Pensons à l’« affaire Gomeshi » et la déferlante de dénonciations d’agressions tous azimuts qu’elle a provoqué, la campagne d’intimidation des potentiels agresseurs dans les rues de Montréal baptisée On t’watch et le dérapage en règle dont l’UQAM a été le théâtre l’automne dernier alors que des professeurs ont été dénoncés anonymement pour des agressions dont la véracité des faits allégués a rapidement été contestée.

À mon avis, ce film prouve que, contrairement à ce que certains intervenants publics affirment depuis quelques années, nous ne vivons pas dans une société qui banalise, voire tolère les agressions sexuelles. C’est ce que la sexologue Jocelyne Robert (femme dont j’estime le travail même si je ne suis partage pas son avis à ce sujet) et d’autres qualifient de « culture du viol ». À ce sujet, le réalisateur avec qui je me suis entretenue raconte avoir réalisé son long métrage suite aux confidences d’anciennes copines mais aussi d’amies et de proches qui ont subi une ou des agressions sexuelles. Leurs histoires ont directement inspiré le récit et certaines scènes du film. « Je voulais que les spectateurs ressentent les évènements plutôt que de les prendre par la main en expliquant les moindres détails. Il n’en demeure pas moins que je présente un problème de société en espérant avoir un impact positif sur la suite des choses ».

Guy Jodoin et Martine Francke Crédit: Glauco Bermudez, directeur photo, Antoine et Marie.
Guy Jodoin et Martine Francke
Crédit: Glauco Bermudez, directeur photo, Antoine et Marie.

À cent lieues d’être un film à thèse, Antoine et Marie arrive comme une bouffée d’air et décrispe l’atmosphère permettant de reprendre la nécessaire réflexion autour de ce sujet de première importance. Larouche explique : « C’est un film qui aborde le thème des agressions à caractère sexuel mais aussi qui traite de la faillite de notre société face à cet enjeu de taille. Tout repose sur le jeu de deux comédiens à travers le regard que porte sur eux leur entourage, le silence et les idées préconçues mille fois répétées. Je pense notamment au style vestimentaire de Marie ou de son attitude générale avec les hommes avec qui elle est très à l’aise. Je voulais montrer les répercussions concrètes de ces préjugés ». Les personnages de Larouche se trouvent aux antipodes de l’image de la victime et de l’agresseur tels qu’ils sont habituellement représentés : Marie, la quarantaine, ne correspond pas aux critères de beauté standardisés, est libre, forte, sexy et à l’aise dans un milieu d’hommes. De l’autre côté, Antoine, bel homme tourmenté, asocial dont la souffrance est niée par son entourage.

Au sujet de sa distribution, le réalisateur affirme, que « Pour briser les clichés, il faut les montrer et à la fois en sortir. J’ai vu certaines gens réagir devant le film et ne prenant pas le partie de Marie. Ils ne comprenaient pas comment elle réagissait. On ne peut provoquer de réflexion ou de discussion si on sert aux gens ce qu’ils veulent voir et entendre. Pour les amener à réfléchir, il faut les bouleverser, les choquer et les brusquer. Si mon histoire avait été prévisible, avec un casting convenu, ça n’aurait pas fonctionné. Si j’avais montré une jeune femme fragile à l’écran, tout le monde l’aurait prise en pitié et ça n’aurait pas permis cette discussion ». De son côté, Martine Francke, qui incarne Marie à l’écran, ajoute : «En fait, ce que Jimmy Larouche désirait montrer, c’est une femme mature, un peu libertine, très à l’aise dans son corps, qui vit dans un milieu d’hommes. Elle aime ce milieu-là et elle y est la seule femme. Il y a quelque chose de très libre chez cette femme-là qui est très beau ».

Guy Jodoin et Martine Francke Crédit: Glauco Bermudez, directeur photo, Antoine et
Guy Jodoin et Martine Francke
Crédit: Glauco Bermudez, directeur photo, Antoine et

Martine Francke raconte comment elle s’est préparée pour incarner son personnage et quel type d’implication émotive il commandait : «  Pour être capable d’aller aussi profondément dans cette douleur-là que je n’avais jamais vécue, j’ai demandé à Jimmy de me faire rencontrer des femmes qui ont été violées après avoir pris du GHB. J’avais envie de parler avec elles et elles ont la générosité de m’ouvrir leur douleur. Grâce à ces discussions, j’ai pu comprendre et sentir toute l’horreur du monde qu’elles ont vécu, de même que la coupure nette de leur bonheur suite aux évènements. Elles ont aussi été coupées de leur propre liberté, de la confiance envers l’extérieur et envers elles-mêmes car leur instinct ne les a pas mis en garde contre ce qui allait arriver ».

À la question de savoir si le fait d’être un homme rend le traitement de son sujet plus difficile ou délicat, Jimmy Larouche répond : « Je suis une personne assez empathique et capable de me mettre dans la peau d’une victime pour essayer de comprendre ce qu’elle a vécu. Par contre, c’est plus difficile de comprendre l’agresseur. À ce sujet, j’ai effectué beaucoup de recherches pour cerner le profil type des agresseurs et essayer de comprendre ce qui peut les pousser à poser des gestes aussi graves. Je ne crois pas que les êtres humains naissent méchants mais plutôt qu’ils le deviennent suite à certains évènements. Ce serait trop facile de penser que les agresseurs sexuels ne sont que des êtres mauvais car dans la grande majorité des cas d’agressions, les victimes 70% des victimes ont été agressées par des gens qu’elles connaissent, donc des membres de leur famille, des collègues, des amis ».

Au sujet du personnage d’Antoine, Larouche poursuit : « Le point en commun de tous les agresseurs c’est un désir de domination et de contrôle. La plupart du temps, ils sentent qu’ils n’ont pas le contrôle de leur vie et souvent, attribue ce manque de contrôle à la femme. L’agression devient une manière d’obtenir vengeance sur elle, de se reprendre en main et de se redonner confiance. C’est complètement ridicule car si ces gens allaient en thérapie, ils se rendraient compte que le bobo vient d’ailleurs, qu’il est profond et propre à eux. Souvent, ils se victimisent, vont blâmer les autres pour leurs problèmes et échecs. À mon avis, il arrive parfois que lorsqu’une personne souffre beaucoup, elle n’est pas toujours consciente des autres autour d’elle. Elle est tellement préoccupée par sa propre souffrance qu’elle ne réalise pas devenir parfois la source de celle des autres. Dans le cas d’Antoine, il ne se sent pas mieux après l’agression de Marie. Il n’est pas bien ».

Sébastien Ricard Crédit: Glauco Bermudez, directeur photo, Antoine et Marie.
Sébastien Ricard
Crédit: Glauco Bermudez, directeur photo, Antoine et Marie.

Le réalisateur croit qu’un agresseur peut guérir ses pulsions, mais à condition d’améliorer de façon importante l’accessibilité des soins dans le domaine de la santé mentale : « C’est comme la personne qui a des troubles d’anxiété ou qui fait une dépression. La guérison peut être très longue et difficile mais il y a moyen de trouver la cause, l’origine de ces pulsions, de ce mal-être et de les traiter. Il faut donner accès à des thérapeutes. Ça nous coûte beaucoup plus cher de réparer les dégâts plutôt que d’investir dans la prévention. On éteint des feux plutôt que de les prévenir. Pour faire une comparaison, dès que la gorge nous picote, on peut se rendre à l’hôpital et consulter un médecin. Par contre, un malade qui souffre d’anxiété sévère ou de dépression à tel point qu’il devient dangereux pour les autres et pour lui-même devra sans doute attendre des mois avant de pouvoir consulter un psychologue ».

À la question de savoir si on se remet d’une telle agression, Martine Francke répond : « Les victimes que j’ai rencontrées sont allées en thérapie et ont reçu de l’aide et du soutien de la part de leurs proches et d’organismes comme les CALACS. Je pense que suite à des évènements aussi graves qu’une agression sexuelle, ces femmes en sortent brisées. C’est ce que ces femmes m’ont expliqué, celles que j’ai rencontré pour préparer mon personnage, et celles qui se livrent à moi après avoir visionné le film. D’ailleurs, c’est extrêmement touchant car elles me perçoivent comme étant l’une des leurs. Certaines me disent que nous avons enfin mis en images et en mots ce qu’elles ressentent. Le film apaise leur douleur et la culpabilité qu’elles ressentent ».

En cette ère d’austérité budgétaire où les arts et la culture ne sont visiblement pas considérés comme faisant partie des sacro-saintes « vraies affaires » par notre gouvernement, le film de Jimmy Larouche appelle à une nécessaire réflexion sur la progression des agressions à caractère sexuel grâce à la drogue du viol et surtout, sur les mesures à prendre pour endiguer le problème à la source en repensant l’accessibilité des soins en santé mentale. Antoine et Marie constitue donc une contribution salutaire qui, je l’espère, aidera à assainir le climat dans ce débat public de première nécessité.

Pour voir Antoine et Marie à Montréal et partout au Québec :

Myriam D’Arcy

Myriam D'Arcy Crédit André Chevrier
Myriam D’Arcy
Crédit André Chevrier

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