La culture nationale : antidote au mépris de soi (1)

Publié le Mis à jour le

Dossier : L’industrie musicale québécoise

Il y a environ un an, l’idée de lancer un blogue autour de la promotion de la culture québécoise a germé dans mon esprit durant une soirée entre amis. Je discutais avec l’un d’eux au sujet de mes préférences musicales – québécoises pour la plupart – et il m’avait répondu que la musique d’ici était dépassée, quétaine. Je m’étais alors empressée de lui faire écouter quelques artistes « branchés » que j’affectionne plus particulièrement pour me rendre compte qu’aucun d’entre eux ne lui étaient familiers. C’est à ce moment qu’un constat s’est imposé à mon esprit : nos artistes manquent cruellement de diffusion. Nos radios commerciales, quand elles daignent se conformer aux quotas de musique francophone dictés par le CRTC, ne prennent pas grand risque et diffusent jour après jour les mêmes hits formatés de vedettes établies. Comment alors s’étonner que nos artistes émergents arrivent difficilement à rejoindre le grand public?

Plusieurs mois plus tard, cette conversation continue de me hanter. Quoi faire pour améliorer la diffusion de nos chanteurs et musiciens? Au cours des prochaines semaines, je publierai une série de textes sur la chanson québécoise, qui, je l’espère, suscitera une réflexion sur l’utilité de « consommer » notre culture nationale, sur les moyens à prendre pour augmenter la diffusion de nos artistes et aussi, des propositions en vue de l’adoption de la nouvelle politique culturelle annoncée par le gouvernement du Québec, et finalement, sur la manière de prendre en douceur le fameux virage numérique qui bouleverse actuellement l’industrie musicale mondiale.

Glorification de la culture américaine et mépris de soi

La semaine dernière, nous avons été conviés à un spectacle désolant à l’occasion du malheureux débat alimenté par une poignée d’animateurs de radio de Québec autour de la pertinence à offrir la grande scène des Plaines d’Abraham à des artistes québécois pendant le Festival d’été de Québec. À leur avis, aucun artiste d’ici n’était en mesure d’attirer une foule substantielle capable de générer des profits pour le FEQ. Sous le couvert des arguments de la rentabilité, ils se sont déchaînés en onde et sur les réseaux sociaux en appelant la fin de la rectitude politique qui obligerait les organisateurs du festival à produire à perte des artistes québécois au lieu d’embaucher des vedettes américaines et internationales dignes de leur intérêt.

Chaque jour, il s’en trouve pour nous dire que la culture est devenue « mondiale », « globale », et qu’il faut s’ouvrir au reste du monde.  Soit, mais s’ouvrir à quoi si toutes les expressions culturelles se fondent les unes dans les autres? À quoi servent les langues, la littérature et la musique? Pourquoi se passionner pour le cinéma français ou italien s’ils ne disent plus rien sur leur société?

C’est là tout le génie de la culture et des artistes qui la portent. À coup sûr, les œuvres témoignent de leur société à une époque précise, des aspirations et des combats qu’elle porte et des doutes qui la traversent. En plus des qualités remarquables d’interprète d’Édith Piaf, pourquoi continuons-nous encore de l’écouter aujourd’hui, 50 ans après son décès? Parce qu’à travers elle, nous touchons et sentons de la plus belle des manières la France des années 30, 40, 50 et 60. Idem pour le cinéma de Woody Allen, lumineuse fenêtre sur le New York bourgeois, Pedro Almodovar sur une certaine Espagne colorée et débridée et finalement, Stromae sur la Belgique actuelle. D’ailleurs, la méga star a récemment livré un vibrant plaidoyer sur l’importance de chanter dans sa langue nationale qui a résonné jusqu’au Québec : «Je suis un Belge qui a grandi avec la langue française, un peu de flamand et tout mon belgicisme. Les gens n’ont pas envie de voir un Belge qui se prend pour un Américain. C’est ma culture, je la défends.»

Il en va évidemment de même pour les artistes québécois. À tout jamais, Gilles Vigneault a inscrit la vigueur, la ténacité et la joie de vivre des Canadiens-français que nous étions. Pour sa part, Dédé Fortin a ressenti jusque dans sa chair et témoigné du désarroi qui nous a assaillis suite à l’échec du deuxième référendum. Aujourd’hui, Louis-Jean Cormier incarne l’assurance tranquille rassurante que nous sommes là pour durer. Finalement, Xavier Dolan permet au monde entier de contempler Montréal, sa jeunesse et sa vitalité créatrice.

Ainsi, voilà pourquoi il faut connaître, consommer et promouvoir sa culture nationale. Pour inscrire à jamais son peuple et sa voix dans le temps, dans le grand récit de l’humanité. Voilà aussi pourquoi il faut combattre l’indifférence et le détournement vers une culture américanisée.  Certains prétendent que nous sommes trop peu nombreux, trop fragiles pour survivre, alors à quoi bon se battre? À quoi bon perdre de l’énergie à défendre notre langue si c’est pour s’assimiler à la culture anglophone un jour ou l’autre? Personne ne veut être du côté des vaincus, des perdants. La tentation d’aller voir ailleurs devient alors très grande. Entre le désir d’embrasser une identité mondialisée et le mépris de soi, il n’y a souvent qu’un pas que certains franchissent allègrement.

La chanson québécoise a beaucoup évolué au fil des dernières décennies comme le montre magnifiquement et très justement l’exposition sur l’histoire du Québec et la chanson québécoise qui se déroule présentement au Musée McCord. À toutes les époques, elle a su être la courroie de transmission de nos aspirations sociales et nationales. S’il est vrai qu’aujourd’hui, nos artistes engagés se font plus rares, et que leurs propos sont surtout tournés vers l’intime, il n’en demeure pas moins qu’ils chantent majoritairement en français, avec sérénité et sans complexe parce que ça va de soi. Loin de se folkloriser, notre scène musicale est abondante, foisonnante et diversifiée. Pierre Lapointe, Isabelle Boulay, Fred Pellerin, Cœur de pirate, Ariane Moffatt, Karim Ouellet et combien d’autres vont conquérir le monde sans être freinés un seul instant par les doutes de jadis, ceux que nous n’étions « nés que pour un p’tit pain ».

Pour combattre la démission culturelle et le mépris de soi, il faut impérativement porter attention à nos artistes de toutes les disciplines. Il serait temps de revenir à nous-mêmes pour célébrer cette culture qui n’a rien de ringard, qui ne cesse de se renouveler et d’étonner. Ainsi, peut-être que nous serons à nouveau capable de nous aimer, d’être fiers de notre identité et d’offrir à ceux qui la découvrent, la part la plus lumineuse de nous-mêmes.

Myriam D’Arcy

Prochain texte : La nécessaire augmentation des moyens de diffusion de nos artistes de la chanson.

 

Myriam D'Arcy Crédit André Chevrier
Myriam D’Arcy
Crédit André Chevrier

11 réflexions sur “La culture nationale : antidote au mépris de soi (1)

    Lucien Cimon a dit:
    14 juillet 2014 à 10:27

    Texte riche qui pose des questions fondamentales sur les raisons que les peuples peuvent avoir de défendre leur culture propre. L’uniformisation des cultures, qui satisfait à court terme le commerce, équivaut à la momification de la pensée humaine: elle en fait une forme froide débarrassée de ce qui lui donnait la complexité de la vie et son intérêt.

    Gaston Deschênes a dit:
    14 juillet 2014 à 14:49

    Excellent départ!

      Mireille Deschênes a dit:
      14 juillet 2014 à 20:02

      Je suis en accord parfait!

    Sébastien Arbour (@arbours11) a dit:
    14 juillet 2014 à 18:44

    Vous n’avez rien compris, RIEN. On n’impose pas une culture, on la vit. Aujourd’hui, les québécois, ont accès à plein de media, pour moi, la musique c’est TuneInradio. Dans les année 70, nous avions seulement la radio local.
    La diffusion de plus de musique francophone ne veut pas dire plus de vente d’album ou plus de spectacle d’artistes francophone. À écouter votre théorie, Louis-Jean Cormier devrait être numéro 1 au Qc, il n’est même pas dans le top 10 au QC en 2013.
    L’artiste qui vendu le plus d’album au QC est Céline Dion avec l’album Loved Me Back to Life, l’album francophone le plus vendus est Mes amours mes amis de Paul Daraiche (6 ième position aux totales).
    regarder les statistiques et dites moi que la situation est si catastrophique

    http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/culture/enregistrement-sonore/palmares/t1_pal_enr_son_2013.htm
    http://99scenes.com/top-10-albums-anglos-et-francophones-les-plus-vendus-au-quebec-en-2013/

      myriamdarcy a répondu:
      14 juillet 2014 à 22:57

      Monsieur Arbour, d’abord, merci d’avoir pris le temps de commenter le texte. Votre commentaire prouve tout à fait ce que j’effleure dans ce texte et que j’exposerai dans le prochain: les artistes émergents manquent de diffusion. Les radios commerciales ne respectent que très rarement les quotas de musique et quand ils consentent à diffuser des chansons en français, ils ne font tourner que les mêmes vedettes établies. Sans « La Voix », Louis-Jean Cormier ne serait pas connu du grand public. Pourtant, il roule sa bosse depuis une bonne quinzaine d’années et son groupe Karkwa était le chouchou des critiques. Céline Dion, Marie-Mai, Marc Dupré et cie vendent des dizaines de milliers (et pour Céline D., des millions) parce qu’ils tournent constamment à la radio. Sauf pour les quotas de musique francophone, je ne pense pas qu’il faille « imposer » notre culture aux Québécois, je dis simplement qu’elle mérite une plus grande diffusion et surtout, surtout, autre chose que le mépris affiché par certains.
      Au plaisir, Myriam D’Arcy

    Daniel Tremblay a dit:
    14 juillet 2014 à 23:36

    Immature et complexé, votre ami. La musique d’ici ou d’ailleurs ne peut être considérée comme étant dépassée, quétaine dans son ensemble. C’est un non sens ne pouvant être exprimé que par un esprit diminué. Vous êtes en présence d’un cas type d’un manque d’estime de soi. Les québécois francophones sont malheureusement très nombreux à en souffrir. La radio de Québec exprime particulièrement bien cette triste affliction.

    Bon texte.

    Claude Brindamour a dit:
    15 juillet 2014 à 09:19

    Pas juste Québécois, les artistes. Artistiquement pertinents. Le comité de programmation du FEQ est obsédé par les Plaines. Bon blogue.

    Joanne Cool St-Amand a dit:
    16 juillet 2014 à 10:23

    Très bien dit Myriam. Ce dernier 24 juin, date importante pour la fière québécoise que je suis, j’ai syntonisé la radio à un poste qui ne fait jouer que de la musique québécoise toute cette journée là. J’ai dansé et chanté toute la journée. Ce soir là je disais à mon conjoint que nous devrions avoir une radio qui ne diffuserait que du matériel francophone à l’année. La culture québécoise et multiethnique n’a absolument rien à envier à personne. Et je l’aime ce Québec. J’ai déjà hâte au prochain texte Myriam.

    plaxmol a dit:
    25 juillet 2014 à 09:37

    Bon texte et je note une sensibilité certaine devant l’avenir de la chanson d’ici. Un musicien improvisateur de Montréal (Jean Derome) avait lancé un jour que les Québécois ne peuvent espérer un pays sans d’abord s’approprier leur culture.

    […] La culture nationale : antidote au mépris de soi (1). […]

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